vendredi 17 octobre 2014

Questions piégées

Paris, automne 2005.

J'avais plusieurs hommes dans ma vie. Des qui passaient et deux qui s'attardaient, aussi différents l'un de l'autre que le Sahara et la Malaisie sous la mousson.
La blondeur de Phil s'accordait à ses cheveux de bébé. Il avait la peau douce, une belle voix profonde et un sens de la mode qui égalait mon optimisme en cet automne pluvieux.
Photographe doué mais en galère, Phil prenait tout à la légère. Tout sauf moi, semblait-il.
Ainsi fus-je surprise qu'il me rappelle après notre première nuit, et plus encore après la deuxième. De nuit en nuit une relation s'installa. Un lien souple, tissé de coups de fils à pas d'heure et de rendez-vous impromptus. Une complicité qui évitait les questions comme les grandes déclarations.
Poser son coeur sur la table, ce n'était pas le genre de sa maison. Phil me laissait libre, et rien que pour cela j'appréciais ce drôle de garçon, sa nonchalance et ses sourires en coin.

Mon amant et moi éclusions souvent des Bloody Mary dans un bar de nuit, un lieu improbable gardé par une lourde tenture. Nous rentrions chez moi en taxi et ne nous couchions guère avant l'aube.
Phil était drôle, disert, une bulle de champagne dans mon quotidien sombre.
Dix mois plus tôt ma mère était morte dans un accident. Je devais trier seule son invraisemblable quantité d'affaires alors qu'entrer dans son appartement vide m'arrachait déjà le coeur. J'attendais aussi, avec angoisse, les conclusions de l'enquête de police. 
Quant à ma grand-mère, l'autre pilier de mon enfance, elle allait mal. Le décès de sa fille adorée avait précipité sa maladie. Sa pauvre tête assommée de chagrin ne pouvait plus penser droit, ni penser tout court. Vivre isolée "là-bas", dans sa grande maison, s'avérait désormais impossible et dangereux. Elle oubliait les médicaments que l'infirmier était censé lui donner, ne se nourrissait que d'oeufs et de yaourts avariés. Les escaliers à grimper jusqu'au perron, la porte d'entrée à verrouiller, la gazinière à éteindre étaient autant de grenades dégoupillées.
L'arracher à son chez-elle pour la placer en maison de retraite s'imposait. Quoiqu'inéluctable, cette perspective me rendait malade.
Mon père était égal à lui-même, absent, buté et atrocement maladroit.
La vie me paraissait une tragédie sans queue ni tête, une farce cruelle écrite par un dément sous acides. Autant dire que mes amants, mes amours, leurs emmerdes m'indifféraient au plus haut point.
En clair, je n'en avais rien à foutre.

Sans ce je-m'en-foutisme j'aurais sûrement repoussé Hugo. Hugo était aussi brun que Phil était blond, aussi apprêté que Phil était négligé. Hugo possédait des vêtements de marques, un téléphone dernier cri et un studio près de l'Arc de Triomphe.
Hugo le policier était brut, gracieux, félin. Son nez busqué, sa bouche mince, son menton triangulaire et ses yeux translucides lui donnaient un air féroce, une fixité de prédateur attaché à sa proie.
Pour Hugo j'étais une proie rétive. Une femme qu'il s'acharnait d'autant plus à conquérir qu'elle lui échappait. Un trophée qu'il était, affirmait-il, "fier d'exhiber au grand dam des autres hommes, ces jaloux".
Sauf qu'Hugo n'avait pas dit "trophée" mais "jolie chose".
Jolie chose ? Le compliment me frappa pire qu'une insulte. Salope, pute, connasse, mal-baisée, frustrée, emmerdeuse... Voilà qui préserve au moins votre rang humain. Jolie chose, non.
Ce fut d'ailleurs ce jour-là que moi le bibelot, le napperon à fleurs et la potiche, je résolus de renvoyer Hugo à ses affaires.

Hugo souffrait du complexe de Napoléon*, je crois. Sa petite taille le poussait à se redresser, à bomber le torse, à dégager le cou qu'il avait fort. Pour se rajuster, Hugo se regardait dans les vitrines des magasins. Son attention portée à sa personne m'irritait et m'attendrissait.
Quel mal y a-t-il, au fond, à paraître à son avantage ?
Homme, Hugo voulait mener la danse. Il mettait un point d'honneur à choisir le jour, l'heure et le lieu de nos rendez-vous. Un bar branché pour boire un verre, le restaurant dont tout le monde cause pour dîner... Hugo avait ses adresses, qui changeaient au gré de la mode. Il souhaitait aussi m'impressionner, je suppose.
Lorsque je lui opposais un refus, Hugo se désolait. Bien qu'autoritaire, il se retenait de trop me forcer la main. Sans doute savait-il qu'insister était le meilleur moyen de me braquer. Animal, mon amant avait un instinct développé. Celui du chasseur aiguisé par son métier, probablement.
Un regard, un geste, une intonation lui suffisaient à percer la carapace du mensonge. Et s'il affectionnait les jeux de pouvoir, il ne s'y essayait guère avec moi. Sa défaite était garantie en vertu d'une loi simple : lui m'était sincèrement attaché, la réciproque n'était pas vraie.

Hugo était arrivé chez moi le vendredi soir. Nous avions mangé, ri, bavardé, arpenté la quartier de la Bastille, beaucoup baisé. Le dimanche midi nous cueillit au lit, enlacés après une ultime étreinte, complices après le plaisir. 
- Café, toasts, confiture ?
Hugo accepta. Mais dans cinq minutes car auparavant, il avait une question. Une importante qui le chiffonnait et ne souffrait aucun délai, précisa-t-il en appuyant sur chaque syllabe.
J'adoptai un air mi-figue mi-raisin. La gravité seyait mal à ce week-end si léger. J'en avais plus qu'assez pour m'alourdir davantage. Mais puisque la question était d'importance et que mon amant n'y renoncerait pas, soit. Je m'imaginais mal le congédier d'un brusque "Une autre fois, d'accord ?"
Aussi hasardai-je sans enthousiasme :
- Je t'écoute.
- Tu vois un autre homme à part moi ?
J'hésitai à préciser "plusieurs hommes, tu veux dire ?", me ravisai in extremis.
- Oui.
Hugo sursauta comme si je l'avais giflé. Il se redressa sur les oreillers, ouvrit des yeux ronds et une bouche perplexe. Sa voix se coinça dans sa poitrine sous des kilos d'étonnement.
- Oh !
Son visage s'assombrit. Ses lèvres se crispèrent en une ligne dure, des plis annonciateurs d'une tempête sillonnèrent son front. J'observais sa métamorphose, incrédule. Il m'avait posé une question. Une qui, cruciale selon lui, méritait toute mon attention et ma franchise. La réponse lui déplaisait ? Ce n'était pas ma faute. Demander quelque chose suppose être en mesure d'assumer la réponse, même si elle ne nous convient pas. Sinon, pourquoi demander ?
Hugo avait espéré que je lui serve un mensonge au lieu de la vérité. Que je nie l'évidence. Que je m'offusque de ses doutes, les dissipe, le rassure. Que je proteste de tout mon amour, peut-être.
Raté. Sur ce coup-là, l'instinct l'avait trompé.

Le simple bon sens aurait sonné la fin de discussion. Mais parti sur le sentier de la guerre, mon amant ne l'entendait pas de cette oreille.
- Il s'appelle comment ? Il habite Paris ? Tu le vois beaucoup ? Plus que moi ? C'est à cause de lui que tu n'es pas souvent libre ? 
Je balayai la salve d'un geste brusque. Répondre à ces questions qui en entraîneraient d'autres, c'était m'engager dans une dispute. M'exposer à des reproches, des critiques, une colère et une amertume dictés par la déception de ne pas être l'Unique.
C'était aussi injuste qu'inévitable. Je n'avais rien promis, et encore moins fidélité. Mais au-dessus de ma tête, le feu brûlant continuait à rouler :
- Il te baise mieux que moi ? Il t'encule, aussi ?
Je soupirai de lassitude. Encore un peu et ce serait de rage. Voilà, nous y étions, dans le vaudeville et l'inquisition sexuelle. Et je l'attendais de pied ferme, la question qui ne pouvait que tomber. Celle que beaucoup d'hommes se posent sans oser à leur tour la poser. Celle qui les torture. Celle dont la réponse les fait se sentir pauvres mecs ou rois du pétrole.
Fatalement, elle tomba.
Mais quelle question, au juste ? Je vous laisse deviner**.

* Complexe de Napoléon : complexe d'infériorité qui touche le plus souvent les hommes de petite taille. Il les pousse à surcompenser dans les autres domaines de leur vie.
** Le gagnant remporte une boule de cristal estampillée Alda !

Photo de Weegee, Hans Steiner.
Montage femme au revolver de Thomas Allen.

23 commentaires:

  1. Je me suis souvent demandé si cette obsession de la taille était un fait culturel, ou si, depuis les douches du gymnase jusqu'aux fins fonds de la forêt amazonienne, tous les hommes se tiennent par la queue ? Ce qui serait une des rares lois physiques (on y revient) vraiment universelle.
    Si c'est le cas, (mais sinon aussi) la seconde question est : comment se fait -ce ?
    Posons tout d'abord que la question ne travaille pas que l'homme. Il me semble bien avoir entendu qu'entre elles parfois, le sujet court, et de constats en interrogations, les échanges font la partie belle finalement -disons le d'un trait- aux plus adroits, faute des mieux dotés. Une sentence doublement inquiétante en ce qu'elle introduit d'abord un critère imprévu : l'adresse, de quelle adresse s'agit-il ? puis évoque clairement la question dimensionnelle, sans toutefois indiquer à quelle hauteur il conviendrait que la nature pourvût le don.
    Comme quoi le mâle, sans pour autant être tristus avant l'heure, à quelque raison de s'interroger. Son tort serait plutôt d'en faire une obsession. Les plus optimistes diront alors coté adresse, il suffit de s'entraîner, et que puisqu'aucune précision de taille n'est donnée, c'est qu'il n'y a pas de règle ! Et donc youpie, merde à Dante, agrandissons le cercle, vous qui entrez ici, tout espoir est permis !
    Ouais, bon, on se calme, dit la dame là-bas, à la jolie tête chenue : je tiens de source sûre que perdue est la partie confondant érotisme et gymnastique, et que, si en effet la vérité ne sort d'aucune règle graduée, une présence minimum reste requise, en dessous de laquelle rester sincère devient difficile.
    Ah ? et comment sait-on si ... ? demande le jeune homme près d'elle, inquiet.
    Tu ne le sauras jamais si tu n'est pas capable de répondre toi-même. Sache juste que la vie est parois difficile pour les deux extrêmes.
    Sourire dans la salle, chacun se rassura en se disant ...

    (En se disant quoi ? Je mets en jeu une deuxième boule de cristal, histoire de faire la paire).

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    1. (Désolée, quelques fautes de frappe dans ma réponse et la plateforme n'offre pas la possibilité de corriger)
      Donc euh... En se disant qu'il n'est pas concerné ?
      Je doute de gagner une boule en cristal pour faire la paire avec la tienne, car oui, tu as mis en plein dans le mille !
      La question de la taille torture moins les femmes que les hommes, même si les premières en parlent aussi (et beaucoup, pour certaines !). Pour ma part, je crois qu'il y a moyen de s'arranger, sauf si le monsieur est d'un gabarit hors-norme, dans un sens comme dans l'autre.
      Pour l'adresse et la gymnastique, je me souviens d'un homme avec lequel la nuit fut athlétique, mais pas dans le bon sens du terme. J'avais d'ailleurs écrit un billet sur lui, Marathon Man, sur l'ancien blog.
      Merci en tout cas pour ton commentaire aussi brillant qu'hilarant. J'adore la référence à L'Enfer (pavé de bonnes intentions, comme chacun sait !).
      Amitiés... de taille.

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    2. Bravo !
      J'aime à penser qu'ainsi toi et moi faisons la paire. Et je ne doute pas que d'autres gagnants (es) se joignent à nous.
      Marathon Man, oui, je me souviens. Nous avions digresser sur le lendemain "... courbatue plutôt que cœur battant" ....

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    3. Tu restes l'unique pour le moment... Peut-être y a-t-il des timides dans la salle ?
      J'ai relu le billet et nos commentaires de l'époque, et j'ai ri. C'est fou comme le temps efface les souvenirs, même ceux que l'on croit gravés. J'ai du coup republié le billet Marathon-Man avec de minimes changements. Merci, Slev, pour ce retour à mes années philippines !

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    1. Euh... Il n'y a pas de suite. Il fallait juste deviner la question suivante. :)

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  3. Est-ce que tu l'aimes? Est-ce qu'il en a une plus grosse que Napoléon? y-a-quoi au ciné ce soir? tu aimes le lait?

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    1. Ah ah ! Bienvenue, Monsieur Méchant !
      J'aime beaucoup vore "Est-ce qu'il en a une plus grosse que Napoléon ?" - qui n'était pas connu pour la grosseur de son engin (à tort, peut-être !) mais pour son amour des odeurs féminines euh, fortes.
      Et sinon, tu suces ?

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    2. Monsieur Méchant,
      je ne sais pas si vous repasserez par cette page, mais au cas où : ma question était une plaisanterie. J'espère que vous ne l'avez pas mal prise (j'en doute, mais sait-on jamais ?)
      Comme le dit si bien Marie Tro, l'écrit manque décidément d'intonation !

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  4. J'espère que la suite nous dévoilera la question.

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    1. Slev a trouvé ! Les indices dans son commentaire, un peu plus haut.

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  5. Pourquoi, bondieu de pourquoi, les êtres humains ont besoin de se comparer quelques soient la question ?

    La question que je n'ose pas poser (surtout parce que je ne veux PAS savoir la réponse) est : est-ce qu'elle suce mieux que moi ?

    Voilà, et j'ai pas répondu à ta question.

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    1. Bonne question... Ces comparaisons quel que soit le domaine ont sans doute à voir avec le besoin de se situer sur une échelle de valeur (mieux ou moins bien), ou de se rassurer sur sa "normalité". Je déteste ce mot qui ne signifie pas grand-chose...
      Vrai que "Est-ce qu'elle suce mieux que moi ?" serait le pendant féminin à "Et ton amant, il en une plus grosse ?". J'avais cherché ce pendant sans le trouver, trop focalisée sur le physique. "Ton amante a-t-elle de plus gros seins ?" ou "Est-elle plus étroite ?" ne me semblaient pas des questions qui torturent les femmes. J'ai du mal à nous imaginer une obsession de l'amplitude/étroitesse en dépit de... mon esprit tordu.

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  6. J'ai explosé de rire, en lisant les commentaires: ta gueule et suce étant effectivement la seule bonne réponse à faire à des questions napoleonniennes.

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    1. Mais euh... Je ne me serais jamais permis ! Les questions de M. Méchant étaient vraiment drôles, je me les garde en réserve pour faire ce qui est d'une grande impolitesse, paraît-il : répondre à une question par une autre question. Ce qui donnerait en l'espèce :
      - L'autre a-t-il une plus grosse bite que moi ?
      - Est-ce qu'il en a une plus grosse que Napoléon et est-ce que tu aimes le lait ?
      Ensuite, admirer la tête du monsieur. Et ne pas lui exploser de rire au nez (ou si, d'ailleurs).

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  7. Mais non! ça m'est vraiment arrivé de répondre ta gueule et suce à un monsieur qui me posait LA question.

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  8. Aaaaah, je viens de comprendre, merci ! Voilà de quoi couper le sifflet de n'importe quel amant trop curieux ! Je pense même qu'après ça, il ne t'a plus posé de question... du tout.

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  9. Je te raconterai, mais il faudra me garder un loooong moment.

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    1. Mais avec plaisir, j'ai tout le temps du monde !

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  10. Il y avait une associations, dans le temps, de gens qui utilisaient l'expression dans ton cul. Je n'aurais rien contre le dépôt en préfecture de statuts visant à garantir que ta gueule et suce ne sombre jamais dans les limbes du politiquement correct et du bon goût aseptisé.
    ça aurait de la gueule (et suce).

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    1. Ah ah !
      Voilà qui me rappelle une anecdote très drôle : lors du bouclage d'un magazine à Toulouse, je travaille avec un jeune SR (secrétaire de rédaction). Il vient de terminer un stage à La Montagne, le quotidien auvergnat, et en garde un souvenir mitigé. Les plus jeunes de l'équipe, dont lui, employaient "Dans ton cul", alias DTC, à toutes les sauces, façon :
      - Où est l'article de Machin ?
      - Dans ton cul.
      - Et mon stylo noir ?
      - Dans ton cul.
      Lors de la mise en page d'un événement auvergnat, le maquettiste demande :
      - Je mets qui en crédit photo ?
      Evidemment, la réponse fut "Dans ton cul"... ce que le maquettiste, hilare, nota en toutes lettres. Il oublia "juste" de changer cette ligne avant publication. Le journal est donc paru avec, sur la photo, la mention "Dans ton cul".
      Convocation au bureau du directeur après plaintes de lecteurs et savon magistral...
      Fallait quand même le lire, ce DTC noté en tout petit et en vertical !
      (Allez, suce !)

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  11. (Gratis).
    J'adore. Je suis sans limite avec ces conneries là.

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  12. Moi aussi. Le sel de la vie, c'est aussi ça !

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Maintenant, à vous !