mercredi 22 octobre 2014

Des Racines et des ailes

Une erreur de manip m'a fait supprimer ce billet.
Je viens de m'en apercevoir. Je le publie à nouveau avec vos commentaires
(je les ai retapés, faute de pouvoir les insérer suite au texte).
Merci pour vos petits mots...
Et deux coups de fouet bien mérités pour ma maladresse !
Le billet posté aujourd'hui, L'amour au crayon à papier,
se trouve juste en dessous.


Il s'appelait Racine. Ce fut son nom qui me poussa à l'appeler, d'autant que son cabinet se trouvait dans l'arrondissement voisin.
S'appeler Racine pour un psy, voilà qui semblait prédestiné.
Je pensai au tragédien, bien sûr, mais aussi à ces liens souterrains qui nous constituent et nous emprisonnent, ces liens qui s'obstinent à parler à travers nous alors que nous voudrions inventer un nouveau langage.
Moi, je devais à cette époque remonter aux racines du mal.
Je n'allais pas bien, et plutôt très mal. J'aimais un homme grand par la taille et encore petit par le coeur. Un homme pour lequel je ne comptais pas tant que ça, qui m'accordait dans sa vie un strapontin tandis que je réclamais un fauteuil. Un homme qui ne savait pas ce qu'il voulait ni qui il voulait. L'autre, l'ex transie devenue la bonne copine pas trop exigeante, moi, personne ? La brune aux yeux bleus et à gros seins de ses fantasmes ?
Notre relation avait dénudé mes failles jusqu'à l'os. Les blessures d'enfance me revenaient en pleine figure, démultipliées. L'insécurité, la certitude de ne pas être à la hauteur, le manque de confiance en moi et la peur viscérale de l'abandon me suffoquaient. Barricadée dans mon studio, j'étais en roue libre. Je ne mangeais plus guère et me nourrissais d'obsessions, d'idées noires. J'avais des crises de larmes, des insomnies, des attaques de panique.
Bloquée au fond d'une impasse, je n'arrivais plus à vivre. Et le jour le suicide m'apparut la porte de sortie, je décrochai mon téléphone.
C'est Racine lui-même qui décrocha. Voix grave, profonde, apaisante. Rien qu'à l'entendre, ma poitrine se libéra d'un poids.
- Pourquoi voulez-vous consulter ? barytonna la voix.
Incapable de démêler ma pelote en trois phrases, je bafouillai une réponse sans queue ni tête.
Ai-je dit que j'espérais un soutien ponctuel pour passer un cap infranchissable seule ? Si je l'ai dit, je mentais. Je savais que ce n'était pas qu'un cap supplémentaire mais bien un voyage au fond de mes peurs les plus ancrées, une exploration de moi-même des sols au plafond, une refonte de mon être et de mon système de valeurs.
Je savais que, loin de régler mon problème en dix séances, j'en prenais pour des années.
- C'est urgent, Mademoiselle ?
- Je crois, oui.
Bruit de pages tournées à l'autre bout du fil et rendez-vous fixé dans la semaine.

Le jour dit, je me rendis à pied au cabinet de Racine. Cette marche de vingt minutes deviendrait l'un des rituels de ma thérapie.
Une fois à destination, je coulai un regard au travers des grandes baies de la salle d'attente. Une banquette et des coussins. Une pièce claire, nette, remplie de magazines et de jouets. Ainsi que l'indiquait la plaque, Racine le psychologue partageait son cabinet avec des confrères, dont une orthophoniste qui travaillait avec des enfants.
Ding dong ! fit la sonnette.
À peine eus-je le temps de m'asseoir qu'un homme surgit du sous-sol. Lorsqu'il prononça mon nom, je reconnus sa belle voix profonde. La surprise dut se peindre sur mon visage. J'eus un temps de retard pour me lever et venir à lui.
Jamais je n'aurais imaginé Racine ainsi.
Il était jeune, quelques années de plus que moi au jugé. Pas très grand, habillé d'un simple jeans, d'une chemise et d'un pull en V. Son visage régulier s'ornait de petites lunettes et d'un sourire aussi franc que sa poignée de main. Il dégageait une grande douceur, une sérénité réconfortante, une humanité qu'à vif, je perçus de tous mes pores.
- Suivez-moi, Mademoiselle.
Racine me guida dans sa salle de consultation, au bas de l'escalier. Dévalant les marches, je plaisantai sur la descente dans l'inconscient et l'arrivée dans la matrice. Il gloussa en m'ouvrant sa porte. Je découvris une petite pièce blanche, un bureau en bois, des étagères croulant sous les livres, un divan et deux chaises.
- Installez-vous, je vous en prie !
J'appréciai que Racine ne fût pas un psy guindé. Sa chaleureuse simplicité le situait à mille lieues de mon ancien thérapeute, un neuropsychiatre très âgé, chauve, bossu, parkinsonien et suprêmement indifférent. Je lui aurais dit que j'avais tué ma mère et cuisiné son foie aux petits oignons qu'il n'aurait pas bronché.
Une seule fois ce vénérable docteur s'autorisa un haussement de sourcils. Je sonnai à son chic cabinet munie de mes grosses lunettes et d'un piercing nasal tout frais, vêtue d'une jupe outrageusement courte, d'un imperméable jaune citron et de bottines violettes.
Il me reconnut si peu qu'il faillit me laisser dehors.

Assise sur le divan de Racine, je retenais mes larmes. Je lui parlai de Dermott, cet homme qui avait envahi ma vie, de l'hébétement suite à notre rupture, de l'impression de tomber sans fin, de plus en plus bas.
- Dermott a appuyé sur tous mes boutons, dis-je.
- Quels boutons, au juste ?
Je décochai à Racine un regard ahuri, presque soupçonneux. Feignait-il de ne pas comprendre ? Comment lui, psychologue de son état, pouvait-il ne pas savoir ? C'était si évident !
Mais tout ce que Racine voyait, c'était ma détresse presque à bout de mots.
Plus tard je rirais de ma méprise et en tirerais même une loi : l'évident pour moi ne l'est pas forcément pour les autres.
Et la thérapie continua, de semaine en semaine. Ma libération se faisait attendre, mais on ne règle pas vingt-cinq ans de vie en six mois. Patience et obstination font aussi partie de la quête.

Même fréquents, même pénibles, les rendez-vous avec Racine ne se transformaient pas en contraintes. J'appréciais cet homme, son humour aigu, sa bienveillance, ses convictions, sa façon de travailler. Conscient que certains de ses patients ne roulaient pas sur l'or et qu'une thérapie demeure un luxe, il modulait ses tarifs selon les ressources de chacun. Si l'on perdait pied, on pouvait l'appeler, lui laisser un message en son absence. Il rappellerait, prendrait le temps d'écouter, de rassurer, de conseiller.
J'eus l'occasion de vérifier que cette promesse n'était pas un vain mot. Un samedi de déroute, je composai le numéro du cabinet, tombai sur le répondeur, bafouillai quelques phrases. Racine retourna mon appel le soir même, bien en dehors des heures de consultations.
Avec lui pour thérapeute je n'avais pas l'impression d'être livrée à moi-même. Notre lien perdurait en dehors des consultations, d'autant plus essentiel qu'une de mes terreurs était l'abandon.

Racine fut l'artisan d'une leçon que je n'oublierais jamais. Au cours d'une séance j'évoquai mon père, le culte de l'effort et du toujours mieux qui empoisonna mon enfance. De bons résultats, ça ne suffisait pas. Mon père vivait et régentait sa famille selon la devise des Jeux Olympiques : plus haut, plus vite, plus fort.
Il fallait viser le sommet, sans trêve, devenir le gagnant qui impressionne, le chef que les autres envient. Et tant pis si au terme de cette fuite en avant, on se fracasse contre un mur. Ne voilà, après tout, que des dégâts collatéraux.
Mon père était un adepte de la "méritocratie". Sa devise ? En baver des ronds de chapeau pour réussir, parce que rien, jamais, n'est donné ni gratuit. Tout coûte, même - et surtout - se faire du bien. Seuls les naïfs et les idéalistes auront le culot de soutenir le contraire.
Lorsque je dégainai mon porte-monnaie pour régler la consultation, Racine m'arrêta d'un geste. Et dans un fin sourire, lança :
- Cette séance est gratuite. Vous réfléchirez au pourquoi et vous me l'expliquerez la semaine prochaine.
Persuadée d'avoir mal entendu, j'ouvris des yeux ronds et m'accrochai à mes billets. 
- Pardon ?
Racine répéta, impassible :
- Cette séance est gratuite, Mademoiselle.
J'étais si troublée que je butai contre la porte, trébuchai dans l'escalier, remontai les rues au radar. Mon petit vélo d'esprit tournait en boucle. Pourquoi, mais pourquoi cette faveur ? Je repassai la consultation au ralenti et en accéléré, m'attardai sur ses noeuds, rejouai nos dialogues.
Je conclus que mon psy avait eu pitié. Je gagnais mal ma vie, les relations avec mon père étaient pourries, mes valises trop chargées. En vertu de son coeur d'or, Racine le généreux m'avait fait une fleur. L'explication ne me convenait pas malgré sa logique. Je soupçonnais autre chose, un double-fond qui m'échappait. Je réfléchis encore. Soudain l'évidence s'imposa, tellement éclatante qu'être passée à côté m'étonna : par son acte, Racine visait à contredire l'un des piliers de mon enfance, la philosophie de mon père, la méritocratie poussée à son extrême. Se faire du bien, ce n'est pas toujours payant, non.
La preuve.

Quelques mois plus tard, je décidai de clore ma thérapie. J'avais progressé, beaucoup. Je me sentais sereine, allégée. J'avais renoué avec Dermott. Notre relation était différente, apaisée, amoureuse.
Les séances avec Racine commençaient à me peser. J'avais le sentiment de me répéter, de mouliner de vieilles histoires, de m'égarer dans l'anodin. Le bonheur ou ce qui y ressemble se passe de mots, paraît-il.
Il était temps de voler de mes propres ailes.
Ma décision prise, il ne me restait qu'à l'annoncer. Je craignais, un peu, la réaction de mon psy. Sans doute à tort, car je ne l'imaginais ni tenter de me dissuader ni se mettre en colère.
En colère pour quoi, d'ailleurs ? L'idée était absurde.
Mais ce ne fut pas sans embarras qu'à notre rendez-vous, j'annonçai :
- J'aimerais arrêter là. Pour le moment, du moins.
Un bref silence. Racine pencha la tête, s'inclina vers moi.
- Puis-je vous demander vos raisons ?
Je les lui donnai. Il opina du menton, neutre.
- Très bien, Mademoiselle, je vous ai entendu. Voici ce que je vous propose : revoyons-nous la semaine prochaine. Cette séance-là sera la dernière, une sorte de bilan. Aujourd'hui, procédons comme d'habitude.
J'acquiesçai, un peu étonnée. J'ignorais encore que la semaine suivante, je commettrais un de mes plus beaux actes manqués.
Ou réussis, c'est selon.

(Si j'ai pris beaucoup de plaisir à rédiger ce billet, je m'interroge :
présente-t-il un quelconque intérêt ? Je n'en suis pas certaine...
À vous de me dire, s'il vous plaît !)

1re photo de Bill Westheimer, dernière photo d'Helmut Newton.
Illustration de Sarah Moon.

L'amour au crayon à papier

Elle est arrivée dans ma boîte aux lettres avec des factures. Elle, une enveloppe faite maison ou plutôt une feuille chiffonnée, repliée à la hâte et scotchée sur un mystérieux contenu. Son rabat s'ornait d'un message en idéogrammes.
Pas de timbre, ce qui signifiait que l'expéditeur l'avait lui-même déposée dans ma boîte.
J'ai froncé les sourcils, étonnée. Qui pouvait bien s'être déplacé jusque chez moi ? Prendre cette peine supposait un message important, un à ne pas livrer à n'importe quelles mains.
Je pensai sans conviction aux parents de Kelvin. Ils nous aurait avertis de leur passage, supposais-je. Et pourquoi écriraient-ils en chinois ? La langue maternelle de leur fils est l'anglais. Quant au hokkien, le dialecte de la communauté chinoise de Penang*, il ne s'écrit pas.
Si cette lettre m'était adressée, le choix du mandarin était pour le moins curieux. Mon étrange correspondant devait se douter qu'Européenne, je n'en parlais que trois mots et serais incapable de la déchiffrer.
L'énigme demeurait donc entière, et même plus opaque.
J'ai soupesé la lettre. Très légère, le poids de deux plumes. J'ai imaginé, sans doute à tort, qu'elle contenait une clef. Mais la clef de quelle porte ? S'agissait-il d'un lieu endroit, d'un lieu réservé aux initiés ?
Franchement intriguée, je décidai alors de l'ouvrir.
À l'intérieur, une feuille blanche pliée en huit. Sur la feuille, un déluge d'idéogrammes tracés au crayon de papier. Entourée dans un coin, une adresse. En bas, un numéro de téléphone et un nom, Jesmen.
En-dessous, une déclaration : "You will always be in my heart".
Je faillis en avaler mon chewing-gum.
Mais qui était Jesmen ? Je n'en avais aucune, mais aucune idée.
Sans doute le message lèverait-il le voile sur son identité. Je devais en avoir le coeur net.

Qui pourrait me traduire cette lettre ?
Je pensai d'abord à Lili la discrète avant de me raviser. Lili serait sûrement gênée et sa boutique embouteillée. Aucune envie que ses clients ne découvrent la prose de Jesmen en même temps que moi.
C'est donc vers la pharmacie que je dirigeai mes pas. La patronne, Jin, est une jeune Chinoise qui m'apprécie en dépit de mes terribles gaffes. La première fut de lui demander comment se déroulait sa grossesse.
- Vous êtes à cinq mois, non ?
- Mais je ne suis pas enceinte ! protesta-t-elle.
Sa réponse me plongea dans un embarras contrit. Et loin de me taire comme je l'aurais dû, j'accusai ses vêtements qui, trop larges, faisaient saillir son ventre. 
- Mais elle n'est pas mariée ! lança alors l'employée malaise en roulant des yeux effarés.
- Et alors ?
Je me serais mangé les lèvres de ma bêtise. L'employée avait raison, bien sûr, et son bon sens se passait de commentaires. Mais une fois encore, mes convictions prirent le dessus.
- Et alors ? On peut avoir un enfant sans être mariée, non ?
Non, on ne peut pas. Et je le savais bien. Maudit petit diable qui me pousse à m'exprimer à contretemps, nourrissant ainsi l'image de la Blanche non intégrée qui ne connaît rien à rien.
Jin eut le bon goût de ne pas s'offusquer de mes impairs, ou de ne rien en montrer. Son accueil est toujours chaleureux, et elle s'attarde volontiers pour un brin de causette.
Elle serait heureuse de m'aider à éclaircir le mystère de cette lettre, j'en étais sûre.


Une fois à la pharmacie, je fis quelques achats avant d'hasarder :
- Voilà la lettre déposée ce matin dans ma boîte... Pouvez-vous me la traduire, s'il vous plaît ?
Jin parcourut la feuille, ouvris des yeux ronds, poussa un cri et éclata de rire. Aussitôt ses employées l'encerclèrent afin d'en grappiller quelques mots.
Je les observai, confuse, la curiosité piquée à vif.
- Qu'est-ce que c'est, Jin ?
- C'est... une... lettre... d'amour ! hoqueta-t-elle.
- Pardon ? hoquetai-je à mon tour.
- Vous avez un admirateur secret ?  lança une employée.
- Un ex qui connaît votre adresse ? renchérit sa collègue.
- Non, non.
- Ce garçon est jeune, en tout cas, trancha Jin. Un ado, je pense. Pour être franche, sa déclaration ressemble à un mauvais roman d'amour. Enflammée, exagérée, lyrique... Il a dû la recopier de bout en bout, ça sonne trop comme du bla bla !
Pour preuve, la pharmacienne déclama d'un ton mélodramatique :
- "Pardon de l'odieuse blessure que je t'ai infligée, ma tendre colombe. Accuse mon orgueil mais ne me renie pas, je t'en conjure..." Oh, il confirme votre rendez-vous du 25 décembre !
Mon rendez-vous de Noël ? J'étais si ahurie que le soupçon me vint.
- Jin... Cette lettre, à qui est-elle adressée ?
Jin s'empara de l'enveloppe chiffonnée, la retourna et déchiffra :
- Lin Ying Wang.
Je respirai un grand coup.
- C'est une erreur, dis-je.
- Vous avez une colocataire ?
- Non.
- La famille qui louait la maison avant vous, elle avait une fille ?
- Oui, mais dans la trentaine. Mariée, avec un enfant.
- En effet, il s'agit d'une erreur.
- Mais Jesmen, n'est-ce pas un prénom féminin ?
- Pas sûr. Sans doute. Oh oh, Jesmen est une lesbienne, un tomboy !
- Vous allez l'appeler ? pouffa une employée.
- Probablement. Il faudrait quand même la prévenir, non ?
- Je pense... souffla Jin.
Et dans ses yeux, je lis "Heureusement que ce n'est pas tombé sur moi !"


Au retour je croisai Kelvin dans la rue. Je lui parlai de la lettre. Il rit. Je la lui tendis. Il rit encore.
- Une lettre d'amour au crayon de papier, faut le faire... Et l'enveloppe façon torchon, avec son pauvre bout de scotch, en voilà, du romantisme ! M'étonnerait que Jesmen soit une femme, cela dit. Jesmen, c'est plutôt un prénom d'homme.
Ne restait plus qu'à le vérifier.
Je composai le numéro indiqué en bas de page. À la deuxième sonnerie, quelqu'un décrocha.
- Allô ?
Is it Jesmen ?
- Yes.
Jin avait vu juste. Jesmen était bien une femme. Et à sa voix, pas une adolescente. Sans doute très gênée de mon appel, ce qui me gêna en retour.
- Lin Ying Wang n'habite pas à cette adresse, bafouillai-je. Euh, désolée.
- OK.
J'allais proposer à Jesmen de récupérer sa lettre. Peine perdue. Elle avait déjà raccroché. Je restai plantée au milieu de mon salon, stupide, le combiné contre l'oreille.
Lin Ying Wang, si tu m'entends... Tu as rendez-vous le 25 décembre. Et joyeux Noël !


* Communauté chinoise de Penang : le quartier dans lequel je vis est à dominante chinoise. La majorité des Chinois parle quatre langues : mandarin, hokkien, bahasa melayu ou malais, anglais.
La Malaisie est un melting-pot composé de Chinois (en majorité bouddhistes ou taoïstes), de Malais (musulmans) et d'Indiens (en majorité hindous). Tous sont de nationalité malaisienne, bien sûr.

3e photo de Zhang Peng.

dimanche 19 octobre 2014

Marathon-Man

Suite aux commentaires sur mon précédent billet, voici Marathon Man.
Philippines, Panglao, Mars 2012.

Il était penché, studieux. Par la vitre je distinguais les galets parfaitement alignés de sa colonne vertébrale, ses omoplates en récifs jumeaux, ses épaules en pente douce, ses bras de Vénus de Milo coupés aux coudes par la fenêtre.
Cet homme au dos de marbre avait une immobilité de statue. Je l'observais fascinée, lui prêtant des traits aussi réguliers que la géographie de son buste.
Peut-être fut-ce le poids de mon regard qui le poussa à lever la tête, pensif.
Peut-être fut-ce le hasard.
D'un mouvement coulé semblant chorégraphié à ma seule intention, il se retourna pour s'étirer de tout son long. Il ne me vit pas figée en contrebas.
La distance rendait son visage flou. Comme si, fraîchement taillé dans le roc, il en sortait couvert de poussière. Mais peut-être était-ce moi qui ne voulais pas le voir, ce visage. La ligne de poils bruns fusant de son nombril à son short de bain me suffisait.
Explosion de surprise ou de désir, un brusque hoquet me saisit. Ma gorge se contracta sous l'impact. Le "huink !" échappé de mes lèvres me parut si bruyant que cet homme, même haut perché, ne pouvait que l'entendre.
Je me trompais. Il ne baissa pas les paupières.
Alors c'est moi qui montai à lui.

Il distingua d'abord mes prunelles prises dans un rayon de soleil. Puis mes fesses alors que, penchée, je feuilletais la brochure de l'hôtel. Je feignis d'ignorer son regard insistant sur ma croupe, ma taille sanglée par une large ceinture, mes cuisses nerveuses battant la mesure de mon pied nu.
Il avança une main vers mes hanches, en infléchit la courbe pour s'emparer de ma paume.
Son contact brûlant me causa un choc. Des papillons semblèrent ricocher contre mon épiderme. Concentrée, brute, l'énergie de l'homme voletait vers moi pour se diffuser dans mon sang.
Seconde d'intimité volée, comme électrique.
Gênée, je retirai ma main.
- My name is Niels. Nice to meet you.
Niels avait adopté l'accent nasal des États-Unis. D'origine danoise, il avait cet aspect robuste que, peut-être à tort, je prête aux marins nordiques. Une poitrine impressionnante, glabre, polie, taillée à la hache. Des abdominaux en plaquettes de chocolat. Une bouche si charnue qu'elle paraissait devoir s'écarter sur ses dents. De grands yeux très bruns qui contrastaient avec ses cheveux blonds.
Un bel homme, sans doute.

Niels était en vacances avec un ami. Sympathique, drôle, bavard, Benjamin cultivait un easy going nord-américain, amabilité sans chichis ponctuée de solides éclats de rire.
Le lendemain nous nous retrouvâmes sur le bateau de plongée. Niels, occupé à passer son Open Water*, resta à quai. Il s'enferma dans la salle de cours en regrettant de ne pas être du voyage.
Nos immersions furent courtes. Je ne m'en plaignis pas. Dès la première le froid me saisit. Glacée, tremblante, je remontai sur le pont, me désharnachai, enlevai ma combinaison trempée, m'allongeai en plein soleil et m'assoupis.
L'ombre de Benjamin m'éveilla. Prévenant, il m'apportait un café chaud et des miettes de conversation. Qu'il m'invita, à notre retour, à prolonger au restaurant.
Notre déjeuner tardif se conclut par une proposition en points d'interrogation. Étais-je libre ce soir ? Nous pourrions alors dîner ensemble. En compagnie de Niels si celui-ci souhaitait se joindre à nous. Et si lui, Benjamin, avait entre temps récupéré de ses plongées. Deux et il était déjà à demi mort de fatigue.
- Why not ? répondis-je.
Cela faisait beaucoup de conditions, autant d'inconnues qui me laissaient libre de me rétracter. Benjamin avait beau être agréable, je ne sortirais pas de chez moi au cas où Niels déclarerait forfait.
C'était aussi clair qu'inavouable.

À neuf heures arriva le message que je n'attendais plus. Benjamin, dans un lieu que je détestais. Le genre d'endroit avec une musique assourdissante, une table de billard encombrée et des serveuses vêtues comme des putains. Je n'ai rien contre les putains, mais les Philippines grimées pour la chasse au Blanc m'agacent, ou plutôt m'attristent.
Diplomatiquement je demandai si Niels était du dîner.
Il en était.
Je mis une robe noire et du mascara. Marchai sur la route sombre en guettant un habal-habal.* À cette heure-là, personne. Je me résignai à gagner le restaurant à pied quand une moto s'arrêta.
Mon soir de chance, apparemment.
Les deux garçons partageaient une table trop large. À peine assise que j'avais déjà l'impression d'être à des kilomètres. La musique nous contraignait à parler fort. Je repoussai le menu pour commander un simple Coca. Pas faim, merci. Mon dîner est déjà là, à engloutir un énorme hamburger en s'aspergeant les doigts de sauce.
De quoi vous dégoûter d'être carnassière.

Retour en moto serrée contre Niels. L'amorce du désir, en général. Sauf que là, je n'éprouvais pas grand-chose.
J'accusai le vent. La fatigue. Tout mais pas ce beau garçon blond au souffle lourd sur ma chevelure.
Ma terrasse. Un verre et une paume qui filait sur mes jambes. De baisers en caresses, je me glissai sur Niels pour l'enfourcher. Lui pétrissait ma chair telle une pâte à pain, faufilait ses doigts sous les manches de ma robe et mon soutien-gorge, puis par le bas, sous ma culotte.
Le tout me fut ôté avant que je ne puisse souffler :
- Allons à l'intérieur...
Niels ne me laissa pas me lever. Me soulevant comme un fardeau de plumes, il décolla sans effort son bassin de la chaise, traversa la terrasse d'un pas léger et me déposa sur le lit.
Les vêtements que j'aurais bien enlevés avec lenteur fusèrent sur le plancher. Niels m'apparut nu. Torse toujours sublime mais jambes étranges, aux cuisses surdéveloppées et plus dures que du bois.
Leurs muscles saillants peinaient à trouver leur place sur moi. Ils se contractaient en prenant mes hanches en tenaille, pinçaient mes cuisses, heurtaient mes genoux.
Presque douloureux et fort peu érotique.

Contre mon ventre, un quintal de chair tressautante. Je me dégageai dans un petit soupir qui pouvait passer pour du ravissement. Me retournai, à genoux, paumes appuyées au mur. Niels approuva mon initiative. Grogna, gémit, me pilonna avec énergie mais sans méthode. Le matelas trop épais protestait. Ses ressorts élastiques nous propulsaient vers le haut, mini bonds ridicules que Niels contrecarrait à la force du poignet.
Une gambade plus haute et nous faillîmes perdre l'équilibre, basculer pour nous retrouver au bas du sommier, enchevêtrés sur le carrelage froid. Je corrigeai l'erreur de trajectoire d'un vigoureux mouvement de croupe. Croupe que Niels se mit à tapoter entre deux compliments.
Soudain l'impression d'être une jument remerciée pour son ardeur à la tâche.
Et ça durait, ça durait.

Un autre que Niels eût été ruisselant, vaincu, hors d'haleine. Pas lui. Il me l'avait confié plus tôt, la course à pieds était sa spécialité. Dix mois déjà qu'il s'entraînait, et dur, pour le marathon de New York.
Si l'un de nous devait demander grâce, ce serait moi. Sans l'ombre d'un doute.
Je cédai pour tomber sur le flanc. Épuisée, suffocante, courbatue.
Il fallait en finir. Ce qui réclama du temps, de la patience et un peu de technique.

Plus tard, Niels dit :
- C'est Benjamin qui sera jaloux.
Je levai un sourcil perplexe.
"De quoi, au juste ?", manquai-je de questionner.
- Tu lui plaisais beaucoup, aussi... Mais tu as bien fait de me choisir. Il est, j'en suis certain, moins bon amant que moi.
J'en restai muette.
L'assurance benoîte de certains mâles a le don de me clouer le bec.

* Open Water : premier niveau de plongée dans le système PADI. Il permet de descendre jusqu'à 18 mètres.
** Habal-habal : moto taxi. Beaucoup de particuliers jouent ce rôle pour arrondir leurs fins de mois. Il leur suffit de s'arrêter lorsqu'ils voient une personne qui, sur la route, a besoin d'un moyen de locomotion.

Photos : Horst P. Horst, Jeanloup Sieff, Hanz Hajek Halke.

vendredi 17 octobre 2014

Questions piégées

Paris, automne 2005.

J'avais plusieurs hommes dans ma vie. Des qui passaient et deux qui s'attardaient, aussi différents l'un de l'autre que le Sahara et la Malaisie sous la mousson.
La blondeur de Phil s'accordait à ses cheveux de bébé. Il avait la peau douce, une belle voix profonde et un sens de la mode qui égalait mon optimisme en cet automne pluvieux.
Photographe doué mais en galère, Phil prenait tout à la légère. Tout sauf moi, semblait-il.
Ainsi fus-je surprise qu'il me rappelle après notre première nuit, et plus encore après la deuxième. De nuit en nuit une relation s'installa. Un lien souple, tissé de coups de fils à pas d'heure et de rendez-vous impromptus. Une complicité qui évitait les questions comme les grandes déclarations.
Poser son coeur sur la table, ce n'était pas le genre de sa maison. Phil me laissait libre, et rien que pour cela j'appréciais ce drôle de garçon, sa nonchalance et ses sourires en coin.

Mon amant et moi éclusions souvent des Bloody Mary dans un bar de nuit, un lieu improbable gardé par une lourde tenture. Nous rentrions chez moi en taxi et ne nous couchions guère avant l'aube.
Phil était drôle, disert, une bulle de champagne dans mon quotidien sombre.
Dix mois plus tôt ma mère était morte dans un accident. Je devais trier seule son invraisemblable quantité d'affaires alors qu'entrer dans son appartement vide m'arrachait déjà le coeur. J'attendais aussi, avec angoisse, les conclusions de l'enquête de police. 
Quant à ma grand-mère, l'autre pilier de mon enfance, elle allait mal. Le décès de sa fille adorée avait précipité sa maladie. Sa pauvre tête assommée de chagrin ne pouvait plus penser droit, ni penser tout court. Vivre isolée "là-bas", dans sa grande maison, s'avérait désormais impossible et dangereux. Elle oubliait les médicaments que l'infirmier était censé lui donner, ne se nourrissait que d'oeufs et de yaourts avariés. Les escaliers à grimper jusqu'au perron, la porte d'entrée à verrouiller, la gazinière à éteindre étaient autant de grenades dégoupillées.
L'arracher à son chez-elle pour la placer en maison de retraite s'imposait. Quoiqu'inéluctable, cette perspective me rendait malade.
Mon père était égal à lui-même, absent, buté et atrocement maladroit.
La vie me paraissait une tragédie sans queue ni tête, une farce cruelle écrite par un dément sous acides. Autant dire que mes amants, mes amours, leurs emmerdes m'indifféraient au plus haut point.
En clair, je n'en avais rien à foutre.

Sans ce je-m'en-foutisme j'aurais sûrement repoussé Hugo. Hugo était aussi brun que Phil était blond, aussi apprêté que Phil était négligé. Hugo possédait des vêtements de marques, un téléphone dernier cri et un studio près de l'Arc de Triomphe.
Hugo le policier était brut, gracieux, félin. Son nez busqué, sa bouche mince, son menton triangulaire et ses yeux translucides lui donnaient un air féroce, une fixité de prédateur attaché à sa proie.
Pour Hugo j'étais une proie rétive. Une femme qu'il s'acharnait d'autant plus à conquérir qu'elle lui échappait. Un trophée qu'il était, affirmait-il, "fier d'exhiber au grand dam des autres hommes, ces jaloux".
Sauf qu'Hugo n'avait pas dit "trophée" mais "jolie chose".
Jolie chose ? Le compliment me frappa pire qu'une insulte. Salope, pute, connasse, mal-baisée, frustrée, emmerdeuse... Voilà qui préserve au moins votre rang humain. Jolie chose, non.
Ce fut d'ailleurs ce jour-là que moi le bibelot, le napperon à fleurs et la potiche, je résolus de renvoyer Hugo à ses affaires.

Hugo souffrait du complexe de Napoléon*, je crois. Sa petite taille le poussait à se redresser, à bomber le torse, à dégager le cou qu'il avait fort. Pour se rajuster, Hugo se regardait dans les vitrines des magasins. Son attention portée à sa personne m'irritait et m'attendrissait.
Quel mal y a-t-il, au fond, à paraître à son avantage ?
Homme, Hugo voulait mener la danse. Il mettait un point d'honneur à choisir le jour, l'heure et le lieu de nos rendez-vous. Un bar branché pour boire un verre, le restaurant dont tout le monde cause pour dîner... Hugo avait ses adresses, qui changeaient au gré de la mode. Il souhaitait aussi m'impressionner, je suppose.
Lorsque je lui opposais un refus, Hugo se désolait. Bien qu'autoritaire, il se retenait de trop me forcer la main. Sans doute savait-il qu'insister était le meilleur moyen de me braquer. Animal, mon amant avait un instinct développé. Celui du chasseur aiguisé par son métier, probablement.
Un regard, un geste, une intonation lui suffisaient à percer la carapace du mensonge. Et s'il affectionnait les jeux de pouvoir, il ne s'y essayait guère avec moi. Sa défaite était garantie en vertu d'une loi simple : lui m'était sincèrement attaché, la réciproque n'était pas vraie.

Hugo était arrivé chez moi le vendredi soir. Nous avions mangé, ri, bavardé, arpenté la quartier de la Bastille, beaucoup baisé. Le dimanche midi nous cueillit au lit, enlacés après une ultime étreinte, complices après le plaisir. 
- Café, toasts, confiture ?
Hugo accepta. Mais dans cinq minutes car auparavant, il avait une question. Une importante qui le chiffonnait et ne souffrait aucun délai, précisa-t-il en appuyant sur chaque syllabe.
J'adoptai un air mi-figue mi-raisin. La gravité seyait mal à ce week-end si léger. J'en avais plus qu'assez pour m'alourdir davantage. Mais puisque la question était d'importance et que mon amant n'y renoncerait pas, soit. Je m'imaginais mal le congédier d'un brusque "Une autre fois, d'accord ?"
Aussi hasardai-je sans enthousiasme :
- Je t'écoute.
- Tu vois un autre homme à part moi ?
J'hésitai à préciser "plusieurs hommes, tu veux dire ?", me ravisai in extremis.
- Oui.
Hugo sursauta comme si je l'avais giflé. Il se redressa sur les oreillers, ouvrit des yeux ronds et une bouche perplexe. Sa voix se coinça dans sa poitrine sous des kilos d'étonnement.
- Oh !
Son visage s'assombrit. Ses lèvres se crispèrent en une ligne dure, des plis annonciateurs d'une tempête sillonnèrent son front. J'observais sa métamorphose, incrédule. Il m'avait posé une question. Une qui, cruciale selon lui, méritait toute mon attention et ma franchise. La réponse lui déplaisait ? Ce n'était pas ma faute. Demander quelque chose suppose être en mesure d'assumer la réponse, même si elle ne nous convient pas. Sinon, pourquoi demander ?
Hugo avait espéré que je lui serve un mensonge au lieu de la vérité. Que je nie l'évidence. Que je m'offusque de ses doutes, les dissipe, le rassure. Que je proteste de tout mon amour, peut-être.
Raté. Sur ce coup-là, l'instinct l'avait trompé.

Le simple bon sens aurait sonné la fin de discussion. Mais parti sur le sentier de la guerre, mon amant ne l'entendait pas de cette oreille.
- Il s'appelle comment ? Il habite Paris ? Tu le vois beaucoup ? Plus que moi ? C'est à cause de lui que tu n'es pas souvent libre ? 
Je balayai la salve d'un geste brusque. Répondre à ces questions qui en entraîneraient d'autres, c'était m'engager dans une dispute. M'exposer à des reproches, des critiques, une colère et une amertume dictés par la déception de ne pas être l'Unique.
C'était aussi injuste qu'inévitable. Je n'avais rien promis, et encore moins fidélité. Mais au-dessus de ma tête, le feu brûlant continuait à rouler :
- Il te baise mieux que moi ? Il t'encule, aussi ?
Je soupirai de lassitude. Encore un peu et ce serait de rage. Voilà, nous y étions, dans le vaudeville et l'inquisition sexuelle. Et je l'attendais de pied ferme, la question qui ne pouvait que tomber. Celle que beaucoup d'hommes se posent sans oser à leur tour la poser. Celle qui les torture. Celle dont la réponse les fait se sentir pauvres mecs ou rois du pétrole.
Fatalement, elle tomba.
Mais quelle question, au juste ? Je vous laisse deviner**.

* Complexe de Napoléon : complexe d'infériorité qui touche le plus souvent les hommes de petite taille. Il les pousse à surcompenser dans les autres domaines de leur vie.
** Le gagnant remporte une boule de cristal estampillée Alda !

Photo de Weegee, Hans Steiner.
Montage femme au revolver de Thomas Allen.

mercredi 15 octobre 2014

L'amour avec beaucoup de silence autour

Cet après-midi Manee m'a demandé :
- Vous avez récupéré de votre chute ?
- La flûte ? Oui, elle est à la maison !
Silence dubitatif au bout du fil.
- Hum, non... Votre chute !
Je levai les yeux au plafond en me traitant d'idiote. Sûr que Manee, la mère de Kelvin, m'avait pris pour la blonde que je suis. Et j'enchaînai, toujours aussi stupide :
- Mes plaies sont guéries, merci. Je peux à nouveau me promener avec votre fils... Personne ne l'accusera de me battre !
Manee a ri. Très jaune, sans doute. Et sur un tonitruant "Have a nice day !", j'ai raccroché en maudissant mon terrible humour. Manee avait-elle compris la plaisanterie, même mauvaise ?

Si je remonte jusqu'à notre premier contact, c'est d'ailleurs le même sentiment qui revient : l'incompréhension.
J'appelai alors de Bangkok, très inquiète. Lev, un ami routard de Kelvin, avait disparu. Après une délicieuse soirée ensemble, il devait acheter une carte sim thaïe et me rappeler. Nous avions prévu de nous rendre au marché flottant, de faire des emplettes, de nous balader sur les klongs*. Mon amie Bertille arrivait le lendemain, Lev était content de la revoir. Mais loin de tenir ses promesses, il s'était évaporé corps et biens.
Aucun numéro auquel le joindre, aucune idée de son hôtel... La disparition de Lev était d'autant plus préoccupante qu'il avait connu de graves soucis de santé. Il gardait de ses multiples opérations des électrodes dans le cerveau, un pacemaker et de belles cicatrices. Et Lev était israélien, nationalité pas toujours appréciée sur cette planète. Surtout, se volatiliser sans un au-revoir ne lui ressemblait pas, mais pas du tout.
C'est ainsi que je contactai Kelvin que je n'avais vu qu'une fois, sur un bateau de plongée aux Philippines. Afin de le joindre, je composai le numéro inscrit sur la feuille du dive shop. Conscient de l'urgence, Niek, un instructeur hollandais, me l'avait gentiment communiqué. C'est ainsi que je tombai sur Manee. Qui ne comprit pas pourquoi une Française anglophone habitant aux Philippines l'appelait de Bangkok au sujet d'un Israélien ami de son fils malaisien. Qui n'était pas encore rentré de voyage, d'ailleurs.
Il y avait de quoi en perdre son latin.
Entre Kelvin et moi, cet appel chaotique reste une plaisanterie. D'autant qu'à présent, je ne suis plus pour Manee qu'une simple voix hurlant par-dessus les parasites d'une mauvaise connexion.

À dire la vérité, j'appréhendais de rencontrer Manee. Les rapports avec les mères de mes ex ne furent pas toujours simples, surtout que je viens d'une famille éclatée qui rime avec obligations, conflits et emmerdes.
Je partais avec plusieurs désavantages, pensais-je. Blanche, de dix ans plus âgée que Kelvin auquel je ne donnerai jamais d'enfant, nomade, furieusement indépendante et agnostique... Souhaiter une autre compagne pour son aîné, le fils préféré selon la tradition, me semblait légitime.
- Arrête tes bêtises ! me grondait Kelvin.
Selon lui, ses parents avaient trop souffert du racisme pour se montrer à leur tour intolérants. Contrairement à son époux, Ranee n'était pas chinoise, et leur union avait fait grincer des dents. 
- Tranquillise-toi... Mes parents vont t'adorer !
M'adorer ? Pas sûr. Qu'ils m'apprécient sans interférer dans notre vie me suffisait amplement.

De son côté, Manee avait peur. Peur que je ne la jauge et ne la juge. Peur qu'éduquée, je ne la trouve inintéressante. Peur que raffinée, je ne la considère mal dégrossie. Peur qu'Européenne, je ne me croie supérieure. Si elle savait...
Manee est en outre handicapée par sa timidité. Une timidité extrême qui l'empêcha, lors de notre premier rencontre, de m'adresser la parole et de me regarder dans les yeux. Évitement plutôt acrobatique puisque nous étions installées face à face. Manee m'observait à la dérobée, quand je ne lui prêtais pas attention, et se reposait sur son mari pour la conversation.
Le dîner fut étrange, et court comme les suivants. Entrée, plat, dessert, addition, au-revoir, chez les Kelvin, on ne s'attarde pas à table. Une fois les assiettes vidées, le père règle la note et tous les convives s'en vont. Nous voilà aux antipodes des retrouvailles familiales qui traînent de café en digestifs, des discussions enflammées qui prolongent le déjeuner à l'après-midi.
J'ai pensé à ces repas de mariage aux Philippines, aux invités qui engloutissent en un éclair des montagnes de victuailles avant de tourner les talons. Autre pays, autres moeurs auxquelles il faut s'habituer. La rapidité abrupte n'a rien à voir avec un manque d'intérêt ou d'affection, mais encore faut-il posséder le bon code.


Ranee et moi nous connaissons mieux, à présent. Elle me regarde sans se troubler, me parle sans courir après ses mots. Mais est-elle pour autant à l'aise ? Je n'en suis pas persuadée.
Météo, nourriture, état de la voiture qu'elle nous prête, petits bobos... Nos discussions absorbées par le quotidien naviguent sans risque. Lorsque l'échange dérive sur mon travail ou l'écriture, Ranee se tait, se détourne, quitte la pièce.
C'est alors son époux, un petit homme avenant et disert, qui prend le relais. Lui aime bien me questionner sur les sujets que sa femme évite.
Fichu complexe d'infériorité qui pousse Ranee à se sentir bête, déplacée, intruse. Peu importe qu'elle ait accompli davantage que moi dans son existence, son sentiment d'illégitimité la submerge et la bloque.

Les visites des parents de Kelvin ressemblent à nos repas, courts et efficaces. Son père stoppe devant notre portail. Coup de Klaxon. Ils descendent de la voiture et se tiennent debout, en pleine chaleur, malgré mes invitations à entrer. Lorsque mes rayons tapent trop fort, ils s'abritent sous l'auvent de la cour. Ranee déteste le soleil qui fait brunir sa peau chocolat-crème.
Il est rare, très, que le couple franchisse le seuil de la maison.
- Mais pourquoi ? me suis-je à plusieurs reprises étonnée.
- Pour ne pas nous déranger, explique Kelvin.
Vu sous cet angle, une telle attitude de repli fait sens. Et j'ai beau dire "Hum, spécial, tes parents, quand même...", je préfère mille fois leur réserve à des intrusions répétées. Une belle-famille qui se mêle de tout, commente tout, critique tout, je ne le supporterais pas.
Ranee nous tend des sacs en plastique. À l'intérieur, des curries, des biscuits et des pains préparés spécialement pour nous. En calant une dizaine de tupperwares dans le frigo, j'ai un jour gloussé :
- Ta mère craint donc que je ne te nourrisse pas ?
Kelvin s'est esclaffé car de nous deux, c'est lui qui cuisine le plus.
Au hasard de mon rangement je tombe sur des broutilles utiles : pâtes en sachets, allumettes, sacs poubelle... Parfois je ris de cet inventaire à la Prévert. Parfois il m'agace et je me reproche d'être injuste. Le contenu de ces sacs n'a finalement aucune importance. C'est le geste qui compte, un geste d'amour pour leur fils et d'affection pour moi. Je me souviens, avec tristesse, des attentions de ma mère et de ma grand-mère, des petits plats qu'elles me mitonnaient pour me faire plaisir. Et je suis heureuse que mon compagnon ait une mère qui, même silencieuse, même retranchée, l'entoure de sa tendresse.

Ranee n'est cependant pas tactile. Elle n'embrasse pas ses enfants et me salue en général de loin. Si elle me touche, ce n'est que par accident.
Aussi son geste juste avant mon départ au Japon me surprit-il : Ranee me serra dans ses bras. C'est là que je compris que l'heure était grave. Son fils et moi nous aventurions en territoire lointain et inconnu, peut-être dangereux. Et surtout, nous prenions l'avion après les crashes de la Malaysian Airlines.
Sans l'avouer le couple était très inquiet.
Déconcertée par la brusque étreinte de Ranee, je tournai la tête pour atteindre sa joue. Elle me la déroba. Mes lèvres atterrirent sur la lisse barrière de ses cheveux. Mon baiser produisit un bruit sec, un clac qui résonna entre nous, incongru.

À Singapour, Kelvin et moi logeâmes dans la vaste maison de Reinee, la soeur de Manee.
- Tout mon contraire, vous verrez, Alda !
J'ai vu. Le contraste entre les deux soeurs était en effet saisissant. Soucieuse de nous accueillir au mieux, prolixe, maigre et agitée tel un petit moineau, Reinee régentait son fils et sa demeure d'une main de fer. Aimable, oui, mais épuisante. Et si Kelvin et moi partagions la même chambre, c'est qu'il l'avait menacée d'annuler notre séjour.
Peu probable, sinon, que Reinee n'accepte. Nous ne sommes pas mariés, après tout.
Sur Orchard Road** Reinee m'aida à choisir des culottes. Je n'ose pas imaginer la tête de Ranee m'accompagnant au rayon lingerie. Elle se serait enfuie, sûrement. Sans compter que choisir les dessous de sa belle-fille a un je-ne-sais-quoi d'incestueux, non ?


Un jour Kelvin me dit :
- Si jamais tu tombais malade, mes parents seraient là.
Je l'ai regardé d'un oeil rond. Puis me suis sentie soulagée, presque redevable. Impossible, en effet, de compter sur ma propre famille. Quant à mes amis, ils sont loin.
"Mes parents seraient là."
Ce ne sont pas, je le crois, des mots en l'air.
Je me souviens d'ailleurs du printemps dernier, de mes terribles maux de tête, de mes drôles d'oublis, de cette fatigue qui ne me lâchait pas. Je me levais épuisée pour me traîner à longueur de journée. La déprime, forcément, s'en était mêlée.
De guerre lasse je consultai à l'hôpital, un très vieux docteur qui, sur ma simple mine, conclut :
- Vous n'êtes pas malade.
Diagnostic rapide s'il en était, assorti tout de même d'un bilan complet et d'un scanner du cerveau.
Dans la voiture je gloussais qu'en découvrant toutes mes mauvaises pensées, les médecins se sauveraient. Qu'il n'en resterait pas un seul pour me soigner. Ou bien qu'ils feraient la queue pour voir la Blanche perverse.
Kelvin ne riait pas. Il était angoissé, et davantage que moi. Desserrant les lèvres, il lâcha soudain :
- Ma mère a prié pour toi.
Et moi de répondre :
- Ben... Avec ses prières, ça devrait aller !
L'ironie qu'il crut déceler dans mon ton le blessa. J'eus beau lui dire que le geste me touchait sincèrement, il n'était pas convaincu.
Pourtant, touchée, je l'étais. Et je ne pus m'empêcher, encore, de songer à ma grand-mère. Elle, elle allumait un cierge dans toutes les églises. Pour moi. Pour ma santé. Pour mon bonheur. Pour ma réussite. Pour que les embûches ne s'accumulent pas sur mon chemin et que la vie me soit douce.
Avec tant d'amour, ne pas être heureuse aujourd'hui serait un crime.

* Klongs : canaux de Bangkok, à explorer à pied ou en bateau. Certains sont fascinants car leurs habitants y vivent comme au siècle dernier.
** Orchard Road : artère de Singapour dédiée au shopping.

Photos de William Wegman, Marcel van der Vlugt,
Frank Horvat, Paul Shoul.

mardi 14 octobre 2014

La nuit et la mousson (fin)


Après une longue marche, Atniel et moi atteignîmes enfin l'hôtel. Je me délestai de mon sac plus lourd que deux ânes morts, étendis mes jambes, massai mon dos en charpie.
- Une chambre pour deux ? s'enquit le réceptionniste.
- Non, deux chambres simples, please.
Mine ennuyée en retour.
- C'est que... Aujourd'hui, nous sommes complets. Il ne me reste qu'une chambre double. Désolé.
Atniel et moi échangeâmes un regard.
- Ça t'ennuie de partager ? demanda-t-il.
- Pas du tout. Et si une chambre se libère demain, je déménagerai.
- Va pour la double, alors !
L'employé nous tendit la clef, soulagé.
- Si vous voulez dîner, ne tardez pas. Notre cuisine ferme dans vingt minutes.
Atniel et moi déclinâmes la proposition. Nous avions moins faim que hâte de nous reposer.

La chambre était grande, propre et sans fioritures. Je souris. Bizarre de la partager avec un complet inconnu, tout sympathique fût-il. De vieilles histoires de filles violentées derrière une porte close, abusées pendant leur sommeil et détroussées au petit matin me traversèrent l'esprit. Je les balayai d'un revers de main. Mon intuition me soufflait de faire confiance. Jamais, jusqu'alors, elle ne m'avait trompée.
De toute façon, je n'avais guère le choix. Hors de question de sortir seule dans la nuit noire, d'emprunter seule la route déserte menant au centre-ville, de taper seule aux portes des hôtels. Et le lit était par bonheur un vrai deux places, pas un mouchoir de poche qui nous forcerait à dormir collés.
- Atniel, prends ta douche en premier ! Je peux attendre.
Il me remercia. Je gloussai tandis qu'il cherchait son nécessaire de toilette. Son sac à dos était rempli de sacs. Des petits et des grands, des vides et des bourrés, des blancs et des bariolés, une nuée de sacs qui débordaient sur le plancher.
- Tu fais collection ?
- Non, je protège mes affaires ! Une fois, le coffre du bus fut inondé d'eau sale. Impossible de porter un seul vêtement après ça. Tous sont ressortis tachés, dégueulasses, empestant le moisi... Tu imagines !
Je ne souriais plus, du coup. Et me promis de piquer, à l'avenir, sa bonne idée à Atniel.

Une heure plus tard, la faim se mit à nous tenailler. Je pensai avec regret aux plats mitonnés par le cuisinier de l'hôtel. Qui, à près de minuit, devait être rentré chez lui.
- Alda ? Je crève la dalle, pas toi ? Essayons de trouver une épicerieLe coin semble désert, mais avec un peu de chance...
Sitôt dit, sitôt fait. Nous longeâmes les ruelles sombres en vêtements légers, affamés et insouciants.
Erreur. Depuis notre chambre nous n'avions pas entendu le vent tourner, un vent qui nous giflait à présent de ses bourrasques. Très vite la pluie s'en mêla. Un déluge de mousson, imprévisible et torrentiel, un rideau d'eau qui nous masquait le ciel, les maisons, les pavés.
En deux minutes nous fûmes trempés jusqu'aux os. Nos pieds, nos chevilles, nos mollets baignaient dans une crue noire. Je songeai à tous les immondices charriés par le courant, à une blessure qui, lors d'un précédent voyage, s'était infectée à force de mariner dans la fange. Je grimaçai de dégoût.
- Tu veux rentrer ? hurla Atniel par-dessus les cataractes et le tonnerre.
Je déclinai d'un geste. Impossible d'être plus mouillée, et je n'allais pas fondre. Quant à s'abriter, inutile. La tempête pouvait durer des heures. Mon estomac n'aurait pas la patience d'attendre si longtemps.
Je rassemblai mes cheveux en chignon, essorai ma chemise, remontai ma jupe jusqu'aux cuisses pour continuer à avancer. Atniel pataugeait à ma hauteur. Il vacilla, glissa, perdit une sandale.
- Wait, please !
Il se pencha pour le rattraper, fouailla la boue à pleines mains. Je me mis à rire, follement. Que faisions-nous là, égarés sous un cataclysme de fin du monde ? Tout me semblait ridicule, décalé, absurde, un de ces rêves loufoques dont nos cerveaux ont le secret.
Soudain Atniel bascula la tête contre le ciel d'encre et rugit. Entre ses doigts ruisselants, sa sandale brandie tel un trophée.

Notre marche sembla une éternité de trombes d'eau et de dérapages incontrôlés. Et si ce quartier s'animait le jour, il se résumait, la nuit, à une enfilade d'échoppes closes. Nous étions sur le point d'abandonner lorsqu'une pâle lueur troua l'obscurité. 
Une épicerie.
Nous nous y engouffrâmes en courant. Tiré de sa torpeur, le patron nous décocha un regard effaré. Il s'attendait à n'importe quoi, sauf à deux touristes aussi hilares que trempés.
What do you want ?
- Food ! fut notre réponse enthousiaste.
Food ? Oh...
Le brave homme avait de l'encens, des bougies, des allumettes, de l'huile et des épices. Mais de la nourriture, pas vraiment. Enfin si, il avait du pain. Différents types de pain, même. Des faits maison, des industriels emballés sous plastique, des rassis et des frais comme de la brioche. Quant à étaler quelque chose dessus, autant oublier à moins d'adorer les tartines à l'huile.
- Désolé... Ça vous ira quand même ?
Atniel et moi opinâmes du menton. Il fallait bien que ça aille.
Nous comparâmes une multitude de pains, en choisîmes certains et en rejetâmes d'autres en fins gourmets de la boulange. Vendre autant en pleine nuit ? Le marchand n'en croyait pas sa chance.
Dehors la pluie s'était calmée. Chargés de pains jusqu'aux dents, nous retournâmes à l'hôtel pour dévorer notre festin.
- Un peu de foie gras avec ton pain ? plaisantai-je.
Mon compagnon feignit d'étaler le précieux pâté sur sa tranche molle et me la tendit dans une courbette. Je m'esclaffai de bon coeur.
Une fois rassasiés, nous rangeâmes nos victuailles dans leurs sacs. Qui étofferaient, je n'en doutais pas, la collection d'Atniel.
- Et devine quoi, Alda... Voilà notre petit-déjeuner de demain !

Ce repas sans saveur, à la bonne franquette sur un lit, reste l'un de mes meilleurs souvenirs de voyages, un qui n'a pas pâli en dépit des années. 
Je me souviens que le lendemain, Atniel et moi nous offrîmes un gueuleton de rois. Et lorsqu'une chambre se libéra dans l'hôtel, je ne la pris pas. Dormir avec mon compagnon d'aventure ne me posait aucun problème. Jamais il ne se permit un geste ou un propos déplacé.
Au fil des jours nous explorâmes ensemble Rishikesh, testâmes une foule de restaurants et de plats. Les silences d'Atniel ne me dérangeaient pas. Je respectai sa solitude comme il respectait ma rêverie.
Notre prochaine destination nous sépara. Je retournais à Delhi alors qu'Atniel se dirigeait vers le Ladakh.
Quelques mois plus tard je reçus un mail de lui. Atniel était bien rentré en Israël. Il se rappelait avec bonheur notre marche sous la mousson et notre repas de pains. Il me souhaitait le meilleur, dans le futile comme dans l'essentiel.
Je félicitai mon intuition qui, une fois encore, ne m'avait pas trompée. Cet Israélien était vraiment un chouette gars.

Pour qui s'ouvre le voyage est un brassage, une magnifique opportunité de s'ouvrir aux autres, de se décrasser le cerveau et l'affectif. J'espère que jamais ma défiance envers autrui ne surpassera ma confiance.
Probable que non. J'ai fait trop de belles rencontres. 

1re photo de Marcel Bovis.